Peut-on arrêter de fantasmer sur la vie (le statut ?) d’un journaliste ?

Voilà un mois pile que j’ai quitté mon job de journaliste web responsable de pôle chez Marie Claire. Le temps est passé à une vitesse folle, les journées sont des minutes, mais heureusement, mes soirées et mes week-end me semblent plus longs tant je récupère et je coupe comme il faut. Maintenant que j’ai plus de temps pour retrouver mon petit train-train, que je me suis adaptée à mon nouveau job, je m’amuse à constater que peu ont compris ce que je faisais maintenant, et avant ça, peu ont compris mon choix.

Il y a les bienveillants qui m’ont demandé à plusieurs reprises pourquoi je quittais un tel job, parce que j’avais tellement de confort, tellement d’avantages, tellement de chance d’avoir un CDI dans un groupe de presse (le genre de truc qui fait encore rêver, même lorsqu’on a conscience que la presse est en crise), tellement de prestige à dire « Je suis journaliste dans la presse féminine ». C’est vrai qu’à un dîner, ça impressionne. Et après ? Il y a ceux qui ont fantasmé comme jamais à croire que ma vie se résumait à mes photos Instagram et que donc, je passais ma vie au resto, à rencontrer des stars, à être rincée en soirée, à faire le tour des hôtels et à voyager sans débourser un centime. Alors pourquoi quitter une vie qui ressemble à « un rêve » ? Avant tout parce qu’il faut bien se mettre dans la tête qu’Instagram n’est pas la vraie vie, que 3 minutes de story et une photo par jour ne reflètent pas la totalité d’une journée. Oui j’ai aimé être invitée, avoir ces « surprises de la vie » et ces exclusivités, développer un bon réseau qui permet toujours de s’élever un peu plus et d’agrandir ses connaissances. Mais la suite de ces moments agréables, c’était automatiquement retranscrire des actus, des tests et des découvertes dans un article, avec des contraintes web dont la liste est longue comme le bras et que personne ne veut voir. Avec aussi l’effort de trouver un angle nouveau à chaque fois, ou un format spécial, avec parfois l’inspiration nécessaire pour ne pas toujours écrire la même chose. Surtout quand vous avez testé, en à peine deux mois, le dixième resto italien tendance basé sur des produits frais et bio. Parce qu’être journaliste web, c’est avoir le sentiment d’obtenir un salaire « conséquent » grâce aux avantages en nature, mais se dire à chaque fin de mois que le banquier, il s’en fiche si j’ai le double en nature. Il ne le voit pas. Le 13ème mois fait énormément plaisir, l’abattement fiscal est réjouissant, mais le « vrai » salaire nous revient en pleine face à chaque fin de mois et à un moment, il faut choisir : évoluer ou rester dans un « monde de paillettes ». J’ai profondément aimé mon travail de journaliste, en partie parce que je travaillais chez Marie Claire, je pense, où j’étais comme à la maison, en famille, où je retrouvais ma bande de copines chaque matin dans une folle ambiance solidaire comme on a rarement la chance de connaître. C’est là-bas que j’ai grandi, que j’ai changé, que j’ai orienté mes choix de vie et mes convictions, que je me suis enrichie de rencontres diverses et variées (collègues, annonceurs, attachées de presse, créateurs). Parce que j’ai réalisé que plus que le journalisme pur, j’aimais l’écriture, la nouveauté, les découvertes permanentes, les rencontres, les tendances, l’esthétisme, l’émerveillement, les collaborations fructueuses, et plus que tout les voyages. Courir partout, aussi. Parce que j’ai tendance à m’offrir des tranches de vie pour me réveiller et me surpasser, faire de nouvelles expériences, aller vers des horizons plus ou moins connus. J’ai été attachée de presse, puis journaliste, maintenant responsable communication. Des milieux qui contiennent le même réseau, qui se croisent, qui se complètent, mais qui diffèrent malgré tout.

Il y a ces « non connaisseurs » ou ceux qui ne vivent qu’à travers un statut, qui m’ont balancé avec mépris (dois-je préciser qu’ils m’ont regardé de haut, aussi ?) : « Ah tu quittes le journalisme, tu vas être attachée de presse pour une chaîne d’hôtels, c’est ça ? » (visualisez la scène, moi dans l’ascenseur face à cette journaliste qui ne sait pas distinguer « attachée de presse » et « responsable communication » alors qu’elle doit normalement travailler en lien avec ces deux secteurs… Et qui ne sait pas non plus distinguer « groupe hôtelier » et « chaîne d’hôtels » apparemment…) Oui oui, tout à fait ! Je vais passer ma journée à faire des relances pour les hôtels Ibis ahaha !  Je n’ai pas perdu de temps avec ces gens qui imaginent devenir surhumains en obtenant la carte de presse. Le fantasme du journalisme, toujours…

Et puis il y a mon entourage le plus proche, celui qui a compris instantanément mon choix, qui m’a tout de suite dit que j’avais raison (le sentir c’est une chose, l’entendre c’est autre chose), que c’est sain de changer de job au bout de 5 ans et demi, qu’on sort toujours grandi d’une nouvelle aventure, que se stimuler c’est important, changer d’air aussi.

Au début, c’est un bonheur et un petit choc côté rythme. Je reprends le métro pour aller au travail, pour la première fois depuis 6 ans. Je découvre cet effet « mouton », quoi que j’ai la chance folle de ne pas avoir de changement et d’être au terminus d’une ligne pour toujours avoir ma place le matin. Je me surprends à admirer ce type qui passe tout juste entre les portes qui se referment, cette femme qui se maquille sans trembler malgré les turbulences, ce papa super zen avec la poussette et les aînés de chaque côté en pleine heure de pointe. Les premiers jours, je me suis sentie comme une provinciale qui débarque à Paris : réapprendre à marcher vite, à contourner les gens qui pilent, à bien se positionner pour ne pas gêner, à ne plus se préoccuper de l’environnement autour, mais tracer, aller droit au but vers son bureau. Au travail, quand arrive 19 heures, je ne peux plus aller plus loin tant je me suis donnée. Avant, à 19 heures, j’étais encore fraîche. C’est le signe des débuts, où un rien peut fatiguer, où une toute petite mission prend une éternité. Six mois plus tard, on la fera machinalement, en deux secondes, sans réfléchir. Je me lève à la même heure, je pars à la même heure, j’arrive juste 20 minutes plus tard au bureau au lieu des 5 minutes plus tard d’avant. Étrangement, je m’active bien plus et je me sens plus tonique. Je fais encore plus d’efforts vestimentaires et je porte des talons presque tous les jours. Je suis encore plus organisée aussi. Bref, je me suis réveillée. Avec le recul, je me dis que j’aurais pu faire un milliard de choses en plus dans ma vie d’avant et j’ai du mal à comprendre comment je faisais pour ne pas trouver le temps de les faire. Un peu comme ces couples qui deviennent parents et qui ne savent plus à quoi ressemble leur vie d’avant sans enfants, quand ils avaient le temps. Et ça leur va très bien.

Moi qui voulait découvrir toujours un peu plus de choses, poursuivre dans cet esprit du « je veux bouger je ne veux pas m’ennuyer », me stimuler et m’apporter de nouvelles compétences et connaissances, je suis servie. Quand je regarde en arrière, j’observe mon travail de journaliste avec nostalgie et tendresse, parce qu’il m’a passionné et parce que c’était une très belle période. Je ne garde que le meilleur, je ne pense même plus à ses contraintes qui ont fait que je l’ai quitté. Mais je ne le regrette pas. C’était bien, c’était chouette, next. C’est peut-être ça, le bon équilibre : aimer d’amour son travail, mais ne pas se sentir exister à travers lui. Passer d’un travail d’amour à un autre travail d’amour sans changer soi-même. Parce que la vie, c’est surtout la vie privée, aussi grande soit notre passion pour notre job.

Et si vous n’avez toujours pas compris mon nouveau job, rendez-vous sur mon LinkedIn 🙂

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3 commentaires sur “Peut-on arrêter de fantasmer sur la vie (le statut ?) d’un journaliste ?

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  1. Et quel désespoir de se voir encore attribué la dernière roue du carrosse, par ses filles « non connaisseuses » que tu cites si bien, en tant qu’attachée de presse…!
    Un métier pas facile mais enrichissant et tellement différent d’un secteur et d’une structure à l’autre 😉

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  2. Ah !!! ben voilà un article que j’aurais pu écrire même si j’aurais du changer le nom du média :p Bon, perso, j’ai quitté le journalisme par nécessité familiale et j’ai un salaire encore plus ridicule que ce que j’avais auparavant. Mais je m’enfilais des soirées toute la semaine (moi qui vivais en banlieue avec aucun bus après 21h) et j’avais 3h de trajet par jour. Je faisais environ 10h par jour de taff pour gagner un peu plus que le SMIC et m’entendre dire « ça va te plains pas tu as fait 2 voyages de presse et des soirées à n’en plus finir ce mois-ci ». Ouai ben clairement au bout d’un moment j’aurais largement préféré rentrer chez moi et me coucher. Lorsque je suis tombée enceinte n’en parlons pas…soirées presse incessantes alors que tu voudrais juste aller vomir tranquillement. Et surtout je me vois bien dire à mon banquier « tiens je t’ai ramené une coupe de champagne, ça compense hein ». Remarque même dans mon taff actuel (taff alimentaire je précise), parfois ils nous font miroiter des cadeaux en nature pour éteindre notre grogne. Oui oui en effet une bouteille d’huile d’olive va me permettre de payer la crèche, merci les amis.
    Puis à l’époque ces articles incessants qui reviennent, ces interviews téléphoniques H24 où je ne bougeais pas de ma chaise.
    Alors clairement mon taff actuel est loin d’être épanouissant mais il était nécessaire. Et je te souhaite toi de trouver plein de bonheur dans cette nouvelle voie !

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